Poincaré passeur de science

Une facette oubliée d’Henri Poincaré, avec ses multiples champs de compétences, est celle de la diffusion d’une certaine culture scientifique, à divers niveaux.

La vulgarisation à destination des enfants avait été mise en lumière dans le récent ouvrage de Christian Gérini (Poincaré : Ce que disent les choses, Hermann 2010). Le dernier texte BibNum (analyse de Jean-Marc Ginoux) évoque les conférences faites le samedi après midi en mai1 908 à l’École supérieure des postes et télégraphes (aujourd’hui Télécom Paris), devant un public d’ingénieurs, sur la télégraphie sans fil. Conférences de plus haut niveau, avec des formules, mais toujours avec le même souci de transmission de la connaissance.

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C’est particulièrement net pour les applications et les avantages de la télégraphie sans fil donnés par Poincaré dans ses divers écrits de l’époque. Formidable aventure que les débuts de cette « technologie » : on a du mal à imaginer quelle révolution ç’a dû être il y a 100 ans… la révolution du GSM et du téléphone portable n’en est qu’une pâle réplique (en même temps qu’une application des mêmes ondes radio) !

Les premiers émetteurs radio, certains dit « à arc chantant » (poétiques en plus !), fonctionnent sur le principe de conversion d’une source de courant continu (l’alimentation) en une onde électromagnétique rayonnée par l’antenne. Les premières applications, comme nous rappelle Poincaré dans son texte, sont dans les transmissions militaires (Poincaré mentionne dans un texte de 1909 le commandant Gustave Ferrié, 1868-1932, pionnier de la radiotransmission) et dans la sécurité marine (Poincaré mentionne aussi l’officier de marine Camille Tissot, 1868-1917).

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De fait, le 23 janvier 1909 avait eu lieu une collision maritime au large de Nantucket (USA) entre le Republic et le Florida. Poincaré la mentionne dans un texte de 1909, et décrit le premier SOS radiotélégraphique de l’histoire : 

« Le paquebot Le Republic approchait des côtes d’Amérique, quand il est entré en collision avec un bateau italien. Le bâtiment sombrait rapidement, malgré les efforts de l’équipage. Heureusement, le télégraphiste n’a pas perdu la tête ; il est resté courageusement à son poste ; ses signaux désespérés ont volé dans toutes les directions à l’adresse du sauveteur inconnu. De tous les points de l’horizon, les secours ont afflué. Ils sont arrivés à temps pour sauver les malheureux passagers ».

Paquebot Le Republic, image site

Poincaré [1907, voir références dans analyse BibNum] présente aussi les avantages de la nouvelle T.S.F. par rapport à la télégraphie optique (signaux lumineux) :

longueur de parcours : « la longueur d’onde [du signal hertzien] étant plus grande [que celle du signal lumineux], la diffraction devient notable ; d’où la possibilité de contourner les obstacles. L’obstacle le plus important est celui qui est dû à la rotondité même du globe ». Ainsi, en télégraphie optique, on pouvait aller jusqu’à 50 km en choisissant des points hauts ; « avec la télégraphie sans fil, on ira à 300 km ».

le signal hertzien n’est pas arrêté par le brouillard, pour la même raison  précédemment : la lumière « est dissipée par les réflexions multiples qu’elle subit à la surface des nombreuses vésicules du brouillard (…) pour que ces réflexions se produisent, il faut que les dimensions de ces vésicules soient grandes par rapport à une longueur d’onde ». Poincaré explique : « Cette transmission facile de la lumière hertzienne à travers le brouillard est une propriété précieuse, et l’on a proposé de s’en servir pour éviter les collisions en mer ».

communication vers des postes mobiles : la communication d’un poste fixe vers un mobile est difficile avec un signal lumineux, quand on ne connaît pas la position du mobile. Pour le signal hertzien, le réglage directionnel est « long et délicat », de sorte qu’ « on ne peut guère communiquer qu’entre postes fixes  » ; au contraire, « des ondes hertziennes envoyées indifféremment dans toutes les directions permettront de communiquer avec un poste mobile, quand même la position n’en serait pas connue. D’où l’importance du nouveau système pour la marine ».

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Poincaré souligne toutefois un inconvénient inhérent à ce dernier avantage, en temps de guerre notamment. L’ennemi peut difficilement capter un signal lumineux, directionnel et à haute altitude. « Les ondes hertziennes sont, au contraire, envoyées dans toutes les directions ; elles peuvent donc impressionner [atteindre] les cohéreurs [récepteurs] ennemis aussi bien que les cohéreurs amis et, pour le secret, on ne peut plus se fier qu’à son chiffre. De plus, l’ennemi peut troubler les communications en envoyant des signaux incohérents qui viendront se confondre avec les signaux émis par la station amie ».

Exemples de premières applications, et exposé des avantages de la nouvelle technique par rapport à la précédente : voici deux piliers de la vulgarisation telle que nous l’enseigne Poincaré.

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